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L’influence de Jean-Richard Bloch sur Jean-Aubert Loranger

lundi 10 mars 2008, par André Duhaime

Dans cet extrait, André Duhaime analyse l’influence de Jean-Richard Bloch sur le poète canadien Jean-Aubert Loranger, dans l’écriture de haï-kaï et de outas.

Quand, en avril 2007, j’ai accepté de préparer une communication pour le colloque « Loranger soudain », tenu les 20 et 21 septembre 2007 à l’Université Laval de Québec, je me proposais de traiter deux aspects relatifs aux poèmes de Jean-Aubert Loranger. Premièrement, préparer un bref exposé sur les différentes caractéristiques, puisqu‘une certaine confusion règne toujours, des diverses formes de poésie japonaise classique : « haïkaï » (« haï-kaï », « hokku » et « haïku ») ; « outa » (« uta », « waka » et « tanka ») ; « somonka » ; « renga » (« haikai no renga », « renku »). Deuxièmement, je me proposais de tenter une reconstitution la bibliothèque ’japonaise’ des premiers haïkistes français et, conséquemment, les lectures de Jean-Aubert Loranger, soit les livres ou articles de Basil Hall Chamberlain, William George Aston, Paul-Louis Couchoud, Michel Revon, Julien Vocance, Jules Romains , Jean Paulhan, René Maublanc.

Puis une amie poète, Micheline Beaudry, m’a signalé qu’il y avait sur le Web une page intitulée « HAÏ-KAÏS et OUTAS » de Jean-Richard Bloch - titre étonnamment semblable à « HAIKAIS & OUTAS » de Jean-Aubert Loranger -, page du site web de l’Association Études Jean-Richard Bloch qui allait me permettre de faire plusieurs découvertes , dont « Les moments poétiques de Jean-Richard Bloch » de Tivadar Gorilovics mettant en évidence le rôle de Jean-Richard Bloch dans la pratique du haïku dans les années 1920. Je me suis procuré les poèmes de Jean-Richard Bloch publiés en revue : « Deux petites suites, sur le mode

La fumée s’envole au Nord

Le papillon blanc vers l’Est

Vent frivole.

(Jean Paulhan)

***

Pénombres des secondes loges ;

Douze bras nus de femmes

Pressent deux par deux l’édifice

De leurs colonnes courtes

Comme une géométrie blanche.

(Jean.-Richard Bloch)

Nous voilà devant une première question. Loranger aurait composé ce haïku à l’automne 1920 mais il l’aura retravaillé ultérieurement à partir d’un autre poème de Bloch publié seulement en décembre 1921.

Voici deux autres « haïkaïs » de Loranger, des variantes composées à partir d’éléments pris dans les « haï-kaïs » de Bloch, publiés dans « Deux petites suites, sur le mode de certains poèmes japonais » (Les Ecrits nouveaux, décembre 1920) :

L’aube éveille les coqs

Et tous les coqs, à leur tour,

Réveillent le bedeau.

***

L’aube prend la lampe,

Au pavé des pas pressés,

La première messe.

***

Le zinc des toits pleure,

talons pressés dans la rue,

un coq s’enroue seul.

***

La feuille morte file

sur le quai bronzé de pluie

– aube de janvier.

***

Cloche au loin, attente,

le vide, un cri, lourde approche,

– tourbillon de cuivre.

Notons que si « La feuille » et « Cloche » sont dans « Deux petites suites » et dans « Haï-kaïs et outas (1920) », « le zinc » n’a été publié que dans « Deux petites suites ». Loranger a lu Les Ecrits nouveaux.

Les « haïkaïs » de Loranger, ainsi que ses premiers « outas », ont été écrits sous l’influence continue de Bloch. Voici le premier outa d’un des 12 somonkas (ou deux tankas liés – les outas de Bloch sont des quintils indépendant les uns des autres ou sont des strophes d’un long poème) de Loranger et trois extraits de « Deux petites suites », publication de décembre 1920, soit peu après la publication du numéro 84 de la NRF, en septembre 1920.

La poussière est sur la route

Une cendre chaude

Où ma marche s’enregistre.

– Au pied des grands arbres

L’ombre est endormie en rond.

***

Froissements de soie grise,

la poussière froide se lève

et file sur l’avenue.

***

Temple aux voûtes béantes,

colonnade d’ormes noirs,

perspective d’hiver.

***

Paris, longue veillée, musique,

j’ouvre la fenêtre

sur le brasier de minuit ;

– un orme de mars

comme un squelette de souris.

Si ce premier outa est inspiré de « Deux petites suites » et « Haï-kaïs et outas (1920) », le deuxième outa est inspiré de poèmes inclus les suites « Quatre solitudes » et publiées seulement en 1924 dans Europe : c’est donc dire que Loranger a lu ces suites inédites déjà inclus de « Haï-kaïs et outas (1920) ».

Le soleil chauffe la plaine,

L’air chante, là-haut,

Dans les fils télégraphiques.

– Comme une eau qui bout,

L’air chante sous le soleil.

***

Les fumées se prennent aux fils

Qu’étirent des poteaux

Hérissés d’épines.

***

Bise aigre et criblée de grêle.

Les rails sur la plaine

Font une harpe couchée.

Pour conclure, ou plutôt pour ouvrir l’exploration au delà de ces premières constations, on est devant le fait que Jean-Aubert Loranger a été un poète secret et qu’il n’a pas laissé d’archives ; la perspective qu’il y aurait peut-être quelques documents dans le fonds Jean-Richard Bloch est tout à fait enthousiasmante car alors c’est l’œuvre de Loranger qu’il faudrait relire.

Nous ne pouvons que formuler diverses hypothèses :

Une première. Comment Loranger, ce jeune poète du Québec, est-il entré en contact avec Jean-Richard Bloch ? Pour quelle(s) raison(s) Bloch lui a-t-il ouvert sa bibliothèque ? lui a même fait lire ses manuscrits ? Les deux poètes ont peut-être été mis en contact grâce à René Pacaud. Le poème Le retour de l’enfant prodigue est dédié « au docteur René Pacaud », ami de Loranger lors de son séjour dans l’Ile d’Aix. Notre hypothèse est la suivante. Jean-Richard Bloch a enseigné l’histoire au lycée de Poitiers, de 1908 à 1910. René Pacaud, né dans le petit manoir « La Camusetterie », en 1894, dans la commune de Néons-sur-Creuse soit à une cinquantaine de kilomètres de Poitiers, a étudié au lycée de Poitiers, comme ses trois frères et ses deux soeurs. Les familles Bloch et Pacaud seraient restées très liées…

Une deuxième. La rencontre avec Bloch aura été un choc pour le jeune et l’influence de cet homme d’action aurait fait en sorte que Loranger n’a plus publié de poèmes après son recueil de 1922, abandonnant l’art pour l’art, il a écrit des contes populaires et a travaillé comme journaliste. Jean-Aubert Loranger, que l’on arrive mal, encore aujourd’hui, a une place singulière dans la littérature québécoise du 20e siècle, il est moderne (« exotiste ») par ses poèmes et traditionnel (« régionaliste ») par ses contes. Jean-Richard Bloch qui était au cœur du 20e siècle européen, qui vivait au centre de divers réseaux, aurait été un mentor pour le jeune Loranger issu de la petite bourgeoise catholique et conservatrice de Montréal.
Une troisième. L’Orage, l’unique pièce de théâtre (populaire) de Loranger aurait été jouée à Paris en 1923, l’aurait été grâce à la projection de Bloch.

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