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Jean-Richard Bloch et le PCF

mardi 25 juin 2019, par Rachel Mazuy

Jean-Richard Bloch (1884-1947), écrivain français aujourd’hui largement oublié, a ré-adhéré au Parti communiste français à une date qui est encore aujourd’hui inconnue de manière très précise. Son dossier autobiographique au RGASPI (Archives russes d’Etat d’histoire sociale et politique contenant les fonds du Komintern, et notamment les fameuses “autobiographies” envoyées à Moscou par les partis communistes) ne contient pas cette information.

On sait qu’il adhère à la SFIC dans la foulée du Congrès de Tours de décembre 1920, et qu’il s’en éloigne au moment de la bolchevisation.

On a cependant longtemps pensé que cet intellectuel qui, au début des années trente, hésite encore entre socialisme et communisme (avec un fort intérêt pour le sionisme dans les années vingt), avait adhéré bien avant la signature du Pacte germano-soviétique.

En fonction des auteurs, l’adhésion serait intervenue soit pendant la période du Rassemblement populaire (1934-1936), dans la foulée de son voyage en URSS pour le Congrès des écrivains et dans le cadre de son engagement antifasciste (adhésion précoce au CVIA au printemps 1934) ; soit dans la foulée du Congrès d’Arles du PCF auquel il participe ( 25-29 décembre 1937), donc tout à la fin de 19373, ou au début de l’année 1938 ; ou enfin, à la suite des accords de Munich, soit après septembre 1938 ou bien au tout début de l’année 1939.

Prudemment, dans sa notice biographique pour le Maitron, l’historienne Nicole Racine écrivait : “Au début des années 1930, Jean-Richard Bloch, qui n’était pas encore un « compagnon de route », avait un statut d’écrivain indépendant de gauche, plus près du socialisme que du communisme.” et “On ignore à quelle date Jean-Richard Bloch – qui avait écrit à Maurice Thorez une lettre pour lui exprimer son admiration devant la ligne suivie par le parti au moment de Munich – décida de réadhérer au Parti communiste. Aragon, dans la préface de L’Homme communiste ( II, 1953), puis dans son Œuvre poétique 1936-1941, affirme que ce fut au moment du congrès du PCF à Arles, en décembre 1937. Aucune preuve n’en a été apportée. Cependant, sa présence comme invité à la tribune du congrès d’Arles, indique une volonté thorézienne de l’associer à la vie du parti comme intellectuel du Front populaire. En mars 1938, Jean-Richard Bloch n’était pas, aux yeux de Romain Rolland, membre du PCF puisqu’il nota dans son Journal, après une visite d’Aragon : « Des écrivains français, bien peu des plus marquants sont des communisants sûrs. Le seul, de renom, qui soit inscrit au Parti est Aragon » (23 mars 1938 ; cité par Bernard Duchatelet, Romain Rolland et la NRF, Albin Michel, 1989. Cahiers Romain Rolland, 27, p. 272). Dans le témoignage que Jean-Richard Bloch donna le 29 mars 1940 en faveur des 44 députés communistes, il rappela qu’il avait après Munich, en octobre 1938, écrit à Maurice Thorez ; à cette occasion, il se qualifia lui-même d’ » écrivain indépendant, non affilié à aucun parti politique » (La Pensée, septembre-octobre 1947). Son adhésion officielle au PCF ne pourrait donc être antérieure à octobre 1938.”

De plus en plus engagé aux côtés des communistes au retour de son voyage en URSS (Congrès pour la défense de la culture en 1935, voyage en Espagne en 1936, et, à partir de 1937, Bloch co-dirige le journal communiste Ce Soir avec Louis Aragon), Bloch est ainsi devenu à la fin des années trente, ce que Nicole Racine appellait un “communiste sans la carte”.

Mais son adhésion officielle date bien seulement de l’année 1939, comme le confirme les chronologies (établies par ou avec Marguerite Bloch) dans Europe dans les numéros consacrés à l’écrivain.

Faut-il lier le long processus d’adhésion de cet antifasciste avec les doutes puis les interrogations exprimées en privé par Bloch à l’égard des procès de Moscou et des purges en URSS ?

Après la fin 1937, Bloch ne remet absolument pas en doute la thèse soviétique d’un complot, ni la parole des médiateurs soviétiques, ou des communistes français sur le bien fondé des procès. Il continue malgré tout de répugner aux exécutions et se dit rongé par la question.

Trois lettres à Romain Rolland font état de cette tension.
Celle du 7 octobre 1936, montre l’écrivain en plein doute :
” Mais par ailleurs, comme le procès de Moscou me paraît encore entouré de ténèbres et de mystères gênants. (…) Certes, je ne partage pas les cris offusqués de nos bons jésuites de gauche, qui croit qu’une révolution se déroule comme une fête de l’églantine, pour la satisfaction attendrie des âmes vertueuses. (…) Ceci dit, après dix-neuf ans de luttes, ces accusations obscures, ces audiences invraisemblables, ces exécutions de masse, cette disparition de tous les compagnons de Lénine me mettent fort mal à l’aise. Je me tais par respect pour l’oeuvre accomplie en U.R.S.S. et parce que le compte créditeur de la révolution bolchevique dépasse à tel point son compte créditeur, qu’il ne faut rien faire ou dire qui puisse être tourné contre le bloc qu’est l’État socialiste. La pensée, la réflexion, – l’inquiétude, n’en sont pas moins là, et libres, et rongeantes.”

Presqu’un an après, la lettre du 7 décembre 1937, montre le chemin parcouru par celui qui est devenu depuis le début de l’année le directeur de Ce Soir avec Aragon. Elle est écrite dans le Sud de la France (Saint-Jean-Cap-Ferret), quelques jours avant sa participation au Congrès d’Arles

“En URSS, quelle rude bataille est engagée, à en juger par ce qui transparaît aux yeux des moins renseignés ! Je persiste à faire confiance au gouvernement actuel, mais quelle aveugle confiance il a mise lui-même, durant des années, dans des hommes qui le trahissaient sans en faire mystère. (…) Le sursaut est formidable. Le monde entier en est ébranlé. Mais cela ne se fait pas non plus sans le recours à des moyens de police bien dangereux à leur tour !”

La troisième est écrite juste avant sa venue à Villeneuve le 4 mars 19387.
Bloch va en effet encore plus loin dans son raisonnement, tout en restant un humaniste : ” Nous parlerons de cette douloureuse affaire qui me tourmente et nous ronge tous. Ce qui rend nos amis assez inabordables sur ce chapitre, c’est la presque unanimité des opinions libérales, social-démocrates, religieuses, bourgeoises éclairées, démocratico-conservatrices, dans le monde. Il se reforme autour de l’URSS, à la faveur de ces 4 procès, une nouvelle muraille de Chine , selon le voeu formulé par Hitler hier. La sensibilité d’épiderme des bolcheviks est redevenue extrême et douloureuse. Pourtant il faut les avertir. Je hais la peine de mort, et, en matière politique, je la tiens pour une erreur irréparable. Et grossière. Mais nous en parlerons. Peut-être écrirai-je ce soir à Koltzov.”

Dans l’engagement antifasciste et l’argumentation de Bloch, le “eux” contre le “nous” (lui et les communistes) devient de plus en plus prégnant. Malgré tout, en 1938, Bloch n’est pas encore un intellectuel à l’éthos de parti, même si officiellement il en adopte de plus en plus les positions à partir du printemps 1937. En dépit de l’adhésion de ses enfants durant cette période, ce n’est cependant pas avant le milieu du printemps 1939 qu’il ira jusqu’au bout de cet engagement philosoviétique et pro-communiste en demandant à adhérer au PCF.

En 2012, la publication du Journal de Vézelay de Romain Rolland a permis de confirmer, cette adhésion très tardive grâce à ce passage, écrit le dimanche 9 juillet 1939, et évoquant la journée du 8 “Le soir visite de Jean-Richard Bloch avec sa femme et l’une de ses filles. Il vient de se faire inscrire au parti communiste ; et nous soupçonnons en riant, Macha et moi, que sa décision n’a pas peu été influencée par sa rivalité (amicale) avec Aragon, qui lui est associé à la direction de Ce Soir, et qui, dans leurs fréquents heurts de pensée, excipiait sur lui sont titre officiel de communiste.”

La concurrence amicale avec Aragon (au départ Bloch est recruté comme directeur du journal comme sans-parti) a sans doute également joué comme le souligne malicieusement Romain Rolland.
On peut dès lors affirmer qu’il devient membre du PCF à la toute fin du printemps 1939, ou du tout début de l’été 1939 (en tenant compte de la durée du processus d’adhésion au PCF).

Une lettre antérieure, adressée à Maurice Thorez et datée du 23 mai 1939, permet finalement de borner plus précisément la séquence.

En effet, après avoir remercié le dirigeant communiste pour lui avoir permis d’assister au Comité central du PCF le 19 mai 1939, il écrit : “Je suis fier de lui [le PCF] avoir demandé de me recevoir en son sein, fier de voir mes enfants parmi ses membres.“

Thorez et Bloch se sont rencontrés en juillet 1934. En mai 1939, le dirigeant communiste, qui va devenir l’ami de Bloch pendant leur exil commun en URSS durant la guerre, confirme à nouveau l’intérêt qu’il porte à l’adhésion de l’écrivain philosoviétique.

Au vu de ses deux documents, cette adhésion officielle a bien eu lieu très tardivement, et plus précisément entre le 24 mai et le 8 juillet 1939, soit quelques semaines avant l’annonce du Pacte germano-soviétique du 22 août.

Celui-ci va profondément troubler Bloch, sans cependant l’amener à la rupture. Après un si long cheminement vers le statut d’intellectuel organique, on peut se demander s’il pouvait réellement faire marche arrière, et se retourner contre ceux qu’ils décrivaient comme “les esprits les plus loyaux de notre pays” 13 quelques semaines auparavant ?

C’est bien un intellectuel communiste qui part en URSS en avril 1941. Il reste plus que jamais lié au PCF et à l’URSS après son exil, quand il revient en France en 1945.

Il reste à savoir quand cette date d’adhésion se brouille ? Est-ce à cause des textes d’Aragon cités précédemment ? Alors qu’en 1937, le PCF avait davantage besoin d’un Bloch sympathisant (“sans parti”) que d’un Bloch adhérent, ce n’était plus le cas après son décès.

Dans les années soixante, une autre personne doute aussi de cette adhésion tardive… Il s’agit de Jeannette Thorez-Vermeersh qui le 23 juin 1966 écrit à Marguerite Bloch :

“Chère camarade Marguerite,
Je viens de parcourir le numéro d’Europe de juin 66 consacré à notre regretté Jean-Richard Bloch.
Dans les notes biographiques à la page 124, il me semble qu’il y a une inexactitude. On y dit que “Jean-Richard Bloch qui sans démissionner, n’avait pas repris sa carte du Parti communiste depuis plusieurs années, redonne son adhésion au Parti”. Il s’agit de l’année 1939.

Or, je crois que Jean-Richard Bloch, qui fut membre du Parti socialiste de longues années adhéra au Parti communiste en 1938 au moment de Munich. Il le fit d’ailleurs au même moment qu’Andrée Viollis.
J’aimerai connaître votre avis sur cette question.
En m’excusant de vous importuner, je vous prie de croire, chère camarade Marguerite, a mal fidèle affection et au souvenir impérissable que je garde de notre cher JRB.

Nous n’avons pas encore retrouvé la réponse de Marguerite Bloch, qui a cependant dû confirmer la date d’adhésion de 1939, après la session du comité central du PCF du 19 mai, à Ivry .
Avait-elle donné une date encore plus exacte ? Cela reste à trouver.

Logo de l’article : Ce Soir, 26 août 1939, couverture @Gallica


Voir en ligne : Jean-Richard Bloch et le PCF - Carnets de recherches